
Dans l’univers du management, on appelle cela une surprise stratégique : une technologie disruptive[[1]] émerge soudainement, qui supplante les technologies en place et remet en cause directement les positions acquises par les acteurs dominants du marché.
En l’espèce, DeepSeek est une innovation d’autant plus déstabilisante pour les USA que la confirmation grand public de cette innovation majeure intervient au moment du Nouvel An chinois, tel un défi lancé à la 1ère puissance mondiale dont le nouveau président américain venait de promouvoir un plan privé de 500 Milliards de dollars (sur cinq ans) pour faire naître le super projet de Data center Stargate, financé par les champions nationaux de l’IA. « Cerise sur le gâteau » : quelques jours plus tard, le journal Le Monde [[2]] nous apprend que la Banque de Chine souhaite « mobiliser près de 140 Mrds de dollars sur cinq ans pour soutenir les entités chinoises de l’IA » et que le champion Alibaba lance « une nouvelle version de son LLM Qwen 2.5 qui serait supérieur à DeepSeek-V3, et aussi économique. Face à ce réveil des Chinois dans l’IA, Ruth Porat, présidente de Google, pense avoir un peu plus d’un an d’avance sur eux, « mais ce n’est pas gagné d’avance » ».
De fait, cette surprise stratégique entraîne le monde de l’IA dans un chamboulement inattendu, qui fait perdre le lundi 27 janvier 2025 quelques 17% de valorisation boursière au leader mondial des semi-conducteurs de haute qualité Nvidia, qui remet non seulement en cause les prévisions de croissance d’Open AI mais, surtout, interroge les experts jusqu’aux réelles capacités de leadership US sur ce marché.
Tous les attributs d’une crise en somme, pour les acteurs américains du secteur d’abord, pour son leader politique ensuite, nouvellement élu sur des promesses de « lendemains qui chantent » et qui reconnaitra le jour même que « le lancement de l'intelligence artificielle DeepSeek par une société chinoise sera un avertissement pour nos industriels et leur rappellera qu'il faut rester très concentrés sur la concurrence pour gagner » (Le Figaro, lundi 27 janvier 2025)…
En l’espèce, DeepSeek est une innovation d’autant plus déstabilisante pour les USA que la confirmation grand public de cette innovation majeure intervient au moment du Nouvel An chinois, tel un défi lancé à la 1ère puissance mondiale dont le nouveau président américain venait de promouvoir un plan privé de 500 Milliards de dollars (sur cinq ans) pour faire naître le super projet de Data center Stargate, financé par les champions nationaux de l’IA. « Cerise sur le gâteau » : quelques jours plus tard, le journal Le Monde [[2]] nous apprend que la Banque de Chine souhaite « mobiliser près de 140 Mrds de dollars sur cinq ans pour soutenir les entités chinoises de l’IA » et que le champion Alibaba lance « une nouvelle version de son LLM Qwen 2.5 qui serait supérieur à DeepSeek-V3, et aussi économique. Face à ce réveil des Chinois dans l’IA, Ruth Porat, présidente de Google, pense avoir un peu plus d’un an d’avance sur eux, « mais ce n’est pas gagné d’avance » ».
De fait, cette surprise stratégique entraîne le monde de l’IA dans un chamboulement inattendu, qui fait perdre le lundi 27 janvier 2025 quelques 17% de valorisation boursière au leader mondial des semi-conducteurs de haute qualité Nvidia, qui remet non seulement en cause les prévisions de croissance d’Open AI mais, surtout, interroge les experts jusqu’aux réelles capacités de leadership US sur ce marché.
Tous les attributs d’une crise en somme, pour les acteurs américains du secteur d’abord, pour son leader politique ensuite, nouvellement élu sur des promesses de « lendemains qui chantent » et qui reconnaitra le jour même que « le lancement de l'intelligence artificielle DeepSeek par une société chinoise sera un avertissement pour nos industriels et leur rappellera qu'il faut rester très concentrés sur la concurrence pour gagner » (Le Figaro, lundi 27 janvier 2025)…
[[1]]Christensen H.T., The Innovator’s Dilemma : : When New Technologies Cause Great Firms to Fail, 1997, Harvard Business Review Press
Une question se pose alors : au sens du champs d’étude du
« management des crises », celle-ci était-elle prévisible ?
« management des crises », celle-ci était-elle prévisible ?
Répondre à cette question est un bon exercice pour savoir d’abord à quelle nature de crise appartient cet événement majeur, touchant un secteur dont tout le monde assure qu’il changera nos existences.
Ce bouleversement du modèle de développement US révèle les fondations sur lesquelles il reposait jusqu’ici : de lourds investissements en infrastructures, des alliances stratégiques entre grands acteurs US sur un « marché captif », un appui politique du président lui-même, des perspectives de développement quasi infinies et la certitude d’être leader sur un marché en développement rapide.... La tendance du moment était clairement identifiée (la course à l’IA) et l’un des scénarios les plus probables consistait à renforcer la suprématie US et à tenir à distance les chinois, guerre géopolitique oblige, dont on supposait qu’ils manquaient d’infrastructures, de start-ups innovantes, d’ingénieries...
Répondre à cette question est aussi un bon exercice pour savoir s’il existait des « signes » annonçant un tel retournement
Tellement certains de leurs avantages concurrentiels, les USA n’auraient pas suffisamment anticipé le scénario du pire, faute d’écouter ses oracles. La question devient alors : comment entendre et tenir compte des quelques avis divergents à « bas bruit », présents dans le sonar mais de façon discontinue, perdus au fin fond du spectre sonore dans une Amérique républicaine « triomphante » ? De fait, au sens du champs d’étude du « management des crises », cet événement était-il envisageable ? Existait-il des « signaux faibles », annonciateurs du danger ?
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Liminaires - De l’évolutivité du concept de crise
Les crises ne sont plus celles d’hier, contenues dans un cadre « maîtrisable » où les professionnels de l’urgence devaient « tenir la barre » : au fil du temps, elles sont devenues plus systémiques et « hors cadre » du fait de leur puissance déstabilisatrice globale.
Il y a toujours de multiples définitions et approches du « phénomène de crise », celles-ci étant par essence un exercice délicat, compte tenu de la diversité des angles retenus par la recherche et les opérationnels de terrain quant à ses causes, caractéristiques et conséquences pour l’organisation impliquée. De fait, quels que soient les termes attribués (situations d’exception, de ruptures ou de surprises, de méga chocs ou de crises hors norme, de poly crises ou de permacrise, de cygnes noirs), ces phénomènes d’ampleur nouvelle empruntent aujourd’hui des bifurcations imprévisibles et créent des effets dominos parfois incontrôlables. Un chercheur comme P. Lagadec nous enseigne que les crises actuelles révèlent « la fragilité de nos maillages sociaux, économiques et politiques », notre « essence de verre » pour paraphraser Shakespeare.
Retenons ici les deux principales écoles à partir desquelles travaille cette recherche académique, étant bien entendu qu’aucune de ses deux écoles n’est hermétique à l’autre, d’innombrables passerelles permettant d’enrichir chacune d’elles.
Il y a toujours de multiples définitions et approches du « phénomène de crise », celles-ci étant par essence un exercice délicat, compte tenu de la diversité des angles retenus par la recherche et les opérationnels de terrain quant à ses causes, caractéristiques et conséquences pour l’organisation impliquée. De fait, quels que soient les termes attribués (situations d’exception, de ruptures ou de surprises, de méga chocs ou de crises hors norme, de poly crises ou de permacrise, de cygnes noirs), ces phénomènes d’ampleur nouvelle empruntent aujourd’hui des bifurcations imprévisibles et créent des effets dominos parfois incontrôlables. Un chercheur comme P. Lagadec nous enseigne que les crises actuelles révèlent « la fragilité de nos maillages sociaux, économiques et politiques », notre « essence de verre » pour paraphraser Shakespeare.
Retenons ici les deux principales écoles à partir desquelles travaille cette recherche académique, étant bien entendu qu’aucune de ses deux écoles n’est hermétique à l’autre, d’innombrables passerelles permettant d’enrichir chacune d’elles.
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I – « L’école Traditionnelle »
Si l’on s’en tient au seul événement que constitue l’annonce du lancement de DeepSeek, alors cette crise s’inscrirait clairement dans la 1ère école, dite « évènementielle ».
Historique, cette école suggère que la crise est liée à un évènement (ou plusieurs) déclenchant une série de déstabilisations. Celui-ci est le résultat de la complexité des systèmes technologiques et organisationnels : il entre en résonnance avec un contexte fragilisé. Unique ou multiple, il est difficilement prévisible, contingent, de faible probabilité d’occurrence mais de forte intensité. Ses conséquences sont potentiellement graves, tant pour les parties prenantes que pour le fonctionnement, la performance, la réputation de(s) (l’)organisation(s) impliquée(s).
De fait, conscient d’un danger, les USA ont tenté, par tous les moyens, de contenir « la menace » d’une montée en puissance rapide des acteurs chinois de l’IA : interdiction d’exporter des modèles de puces à forte puissance de calcul (A100, A800 Nvidia) ainsi que leurs équipements complémentaires ; allégeance des BigTech au nouvel homme fort de Washington (BigState[[]]url:#_edn1 ; lutte contre « les nouvelles routes de la soie » chinoises, réseaux d’influence techno-économique dans les espaces africains riverains de l’océan indien ou l’Asie du Sud-Est ; investissements gigantesques dans le projet phare StarGate (centres de données et systèmes énergétiques) politiquement appuyés par la Maison Blanche et financés par une coalition d’acteurs aux compétences exclusives (OpenAI, SoftBank et Oracle, Microsoft et Nvidia) ; ambition clairement énoncée d’être les premiers à atteindre l’intelligence artificielle générale (IAG), censée être capable de réaliser la plupart des tâches humaines avec la conscience d’elle-même… Il s’agit donc bien d’une guerre géopolitique, telle que décrite par la chercheuse Asma Mhalla[[4]]url:#_edn2 , avec ses effets d’annonce et ses stars, ses enjeux et ses paris industriels colossaux, ses coups tordus aussi : DeepSeek fait très vite savoir être victime d’une « cyber attaque malveillante à grande échelle » (Le Figaro, lundi 27 janvier 2025) ; OpenAI diligente le 29 janvier une enquête pour possible plagiat ; et Trump rehausse le surlendemain les droits de douane envers l’empire du Milieu…
L’irruption de DeepSeek épouse parfaitement les formes de l’événement « déflagrateur », telles que décrites par quelques uns des pères fondateurs du « management des crises ». Citons par exemple A. Wierner et H. Kah5 pour lesquels « la crise est souvent un tournant dans un processus général d’événements et d’actions (…) La crise est une menace pour les objectifs de ceux qui sont impliqués ». Beaucoup plus proche de nous, P. Lagadec explique que « des détails sous-estimés grippent l’ensemble du système. Ce qui devait apporter les solutions devient la source du problème et de l’inefficacité de la réponse ». Dans ses riches travaux, il évoquait l’accumulation de contraintes jusqu’ici ignorées : intrusion de nouveaux acteurs ; importance des enjeux (survie) ; sidération individuelle et collective ; accélération du temps, amoncellement d’enjeux, perte de sens ; montée des incertitudes. Enfin, T. Libaert proposait en 2010 de retenir les éléments suivants pour identifier une crise : « Phase ultime d’une suite de dysfonctionnements mettant en péril la réputation et la stabilit[6]]url:#_ednref4
Historique, cette école suggère que la crise est liée à un évènement (ou plusieurs) déclenchant une série de déstabilisations. Celui-ci est le résultat de la complexité des systèmes technologiques et organisationnels : il entre en résonnance avec un contexte fragilisé. Unique ou multiple, il est difficilement prévisible, contingent, de faible probabilité d’occurrence mais de forte intensité. Ses conséquences sont potentiellement graves, tant pour les parties prenantes que pour le fonctionnement, la performance, la réputation de(s) (l’)organisation(s) impliquée(s).
De fait, conscient d’un danger, les USA ont tenté, par tous les moyens, de contenir « la menace » d’une montée en puissance rapide des acteurs chinois de l’IA : interdiction d’exporter des modèles de puces à forte puissance de calcul (A100, A800 Nvidia) ainsi que leurs équipements complémentaires ; allégeance des BigTech au nouvel homme fort de Washington (BigState[[]]url:#_edn1 ; lutte contre « les nouvelles routes de la soie » chinoises, réseaux d’influence techno-économique dans les espaces africains riverains de l’océan indien ou l’Asie du Sud-Est ; investissements gigantesques dans le projet phare StarGate (centres de données et systèmes énergétiques) politiquement appuyés par la Maison Blanche et financés par une coalition d’acteurs aux compétences exclusives (OpenAI, SoftBank et Oracle, Microsoft et Nvidia) ; ambition clairement énoncée d’être les premiers à atteindre l’intelligence artificielle générale (IAG), censée être capable de réaliser la plupart des tâches humaines avec la conscience d’elle-même… Il s’agit donc bien d’une guerre géopolitique, telle que décrite par la chercheuse Asma Mhalla[[4]]url:#_edn2 , avec ses effets d’annonce et ses stars, ses enjeux et ses paris industriels colossaux, ses coups tordus aussi : DeepSeek fait très vite savoir être victime d’une « cyber attaque malveillante à grande échelle » (Le Figaro, lundi 27 janvier 2025) ; OpenAI diligente le 29 janvier une enquête pour possible plagiat ; et Trump rehausse le surlendemain les droits de douane envers l’empire du Milieu…
L’irruption de DeepSeek épouse parfaitement les formes de l’événement « déflagrateur », telles que décrites par quelques uns des pères fondateurs du « management des crises ». Citons par exemple A. Wierner et H. Kah5 pour lesquels « la crise est souvent un tournant dans un processus général d’événements et d’actions (…) La crise est une menace pour les objectifs de ceux qui sont impliqués ». Beaucoup plus proche de nous, P. Lagadec explique que « des détails sous-estimés grippent l’ensemble du système. Ce qui devait apporter les solutions devient la source du problème et de l’inefficacité de la réponse ». Dans ses riches travaux, il évoquait l’accumulation de contraintes jusqu’ici ignorées : intrusion de nouveaux acteurs ; importance des enjeux (survie) ; sidération individuelle et collective ; accélération du temps, amoncellement d’enjeux, perte de sens ; montée des incertitudes. Enfin, T. Libaert proposait en 2010 de retenir les éléments suivants pour identifier une crise : « Phase ultime d’une suite de dysfonctionnements mettant en péril la réputation et la stabilit[6]]url:#_ednref4
[[3]]., Technopolitique, Seuil, 2024
[[4]] Mhalla A., article Le Monde, 31 janvier 2025 : « « En matière d’intelligence artificielle, DeepSeek est une grande claque pour l’Europe »
[[5]] A. Wierner A., Kahn H., Crisis arms control, New York, Hudson institut, 1962
[[6]] Libaert T., La communication de crise, Dunod 2010

II – L’école « Processuelle »
Toutefois, si l’on y regarde de plus près, l’événement constitué par l’irruption de DeepSeek semble avoir été précédé de signes annonciateurs… C’est là qu’une 2nde école, dite « processuelle » entre en lice...
Vous voulez en savoir plus ? Chaussons nos lunettes pour y voir un peu mieux… En effet, Le Monde du 27 janvier analysait cette irruption sur le marché de l’IA en interrogeant plusieurs experts. Par exemple, l’universitaire américain Gary Marcus concluait que « OpenAI pourrait un jour devenir le WeWork de l’IA », en référence au « spécialiste des bureaux partagés qui avait levé des milliards avant de s’effondrer, en novembre 2023 ». Le journal du soir expliquait que cet « essayiste fait partie des critiques qui, depuis des mois, prédisent la fin des « lois d’échelle », selon lesquelles la course au gigantisme dans l’IA mènerait à toujours plus de progrès ». Et d’ajouter, sous la plume de Christopher Dembik, de Pictet Asset Management : « DeepSeek interroge sur l’avancée technologique réelle des Américains dans l’IA », ainsi que sur leur capacité future à établir les prix sur le marché. C’est donc le modèle économique de l’IA, dominé jusqu’ici par les américains, qui pourrait être remis en cause…
De fait, certains oracles prédisaient déjà… Pour éviter de tomber dans le piège tendu par le biais rétrospectif [[7]] [[8]] [[9] , notre parti pris est le suivant : les crises ne peuvent plus se résumer qu’à des évènements déclencheurs, aussi tragiques soient-ils. Ainsi, les racines des situations de crise trouvent leur origine au sein même des organisations, en amont des évènements déclencheurs et reposent, entre autres, sur des processus de délitement de l’attention, sur des déviances comportementales individuelles et collectives, sur une accumulation de fausses certitudes et l’agrégation d’illusions de maîtrise, voire de puissance (exemple : notre taille nous protège), qui se développent dans le temps et dans l’espace [[1O]] . Il est vrai qu’après le succès foudroyant de ChatGPT d’Open AI en 2022, la Chine était restée, comme le rappelle Le Monde du 30 janvier 2025 [[11]] , « abasourdie devant la puissance américaine dans l’IA et la difficulté à outrepasser les entraves de Washington ». Face aux accents messianiques de son leader charismatique, « l’Amérique triomphante » se voyait arc boutée sur une croyance en une puissance nietzschéenne retrouvée et une pratique extrême du nationalisme économique : alliés à la volonté politique, les investissements massifs des BigTech aligneraient les planètes comme jamais !
C’est donc tout l’intérêt de cette 2nde école dite « processuelle », engagée depuis les années ’90 par des éclaireurs comme B. Turner ou D. Vaughan [[12]] qui décèlent des « phases d’incubation », des « déviances de fiabilité », des « décisions absurdes »[[13]]agissant comme des révélateurs de micro dysfonctionnements, jusqu’à l’atteinte d’un point critique, subi et violent qui voit s’effondrer, dans le cas présent, la suprématie supposée de l’Oncle SAM.
D’après le chercheur franco-canadien C. Roux Dufort de l’Université Laval [[14] : « La crise peut ainsi être définie comme un processus qui, sous l’effet d’un évènement déclencheur, met en éveil une série de dysfonctionnements préexistants ». En évoquant l’idée d’une « anti chambre de la crise », cette approche relativise le poids de l'événement exceptionnel, et lui reconnaît un arbre des causes dans un horizon temporel élargi , dont nous pouvons retracer l'évolution avant l'apparition de sa phase aiguë : comme nous l’avons proposé en 2013 [[15] , « alors que l’approche évènementielle considère la crise comme le point de départ d’une dynamique exceptionnelle et perturbante, l’approche processuelle la considère comme le point d’arrivée d’un processus d’accumulation de dysfonctionnements ».
Autrement dit, les crises constituent un aboutissement, résultant des surdités, aveuglements et ignorances des acteurs : trop sûre de son fait (avantages concurrentiels) et en ne tenant pas suffisamment compte des avertissements à « bas bruits » de certains Cassandre(s), annonciateurs de changements radicaux (voire « d’erreurs radicales de jugement »), l’oligarchie américaine [[16]] semble s’être enferrée dans une vision « fermée » de l’IA : une domination du secteur sans partage par les géants américains, aux accès exclusivement payants (rentabilité oblige), aux détails opaques et propriétaires privés. L’irruption de DeepSeek rééquilibre les visions de l’IA (modèles ouverts versus modèles propriétaires), les pouvoirs de l’IA (les US ne sont plus leaders) et ses impacts (sobriété énergétique versus économie énergétivore) à l’échelle mondiale. Le secteur US de l’IA se trouve aujourd’hui pris au piège d’une obsolescence soudaine de ses références qui met en faillite, du moins temporairement, la capacité́ de ses acteurs à appréhender, traiter et contrôler l’émergence du modèle d’affaire DeepSeek. Ultra carboné, son horizon se heurte soudainement, selon l’essayiste Alma Mhalla, à l’émergence d’un « contre modèle pur et parfait, avec des performances équivalentes et une attention particulière à la sobriété énergétique ». A ce sujet, la tribune d’une centaine d’ONG, dont Amnesty International et la Ligue des Droits de l’Homme (Le Monde, mardi 04 février 2025) en dit long sur l’acceptabilité sociale, le « licence to operate » alloué à l’IA telle que souhaitée par le Big Tech US…
De quoi parlons-nous en fait ? D’une surdité coupable face au scénario de l’accélération de la concurrence chinoise, jusqu’ici contenue mais trop sous estimée ? De l’ignorance d’un marché technologiquement hyper évolutif qui peut voir surgir, comme soudainement le dieu Pan [[17]] , un David contre Goliath ? D’une volonté de puissance « impérialiste » qui se heurte à la réalité d’une Start-Up chinoise motivée et soutenue par le régime de Pékin, inventive et très innovante, malgré les restrictions américaines sur les semi-conducteurs Nvidia ? D’un aveuglement stratégique, teintée de menaces franches de la part de J.D. Vance, vice président des USA, face au réveil des ardeurs européennes déclamées lors du sommet Action IA Paris à la mi février ? De la déviance, surtout, d’une vision capitaliste « pur player », ancrée dans un hubris sans limite, qui ignore les dégâts sociaux, écologiques, éducatifs, culturels, juridiques, politiques - et j’en passe - d’un certain modèle marchand de l’IA ? Peut-être un peu de tout cela à la fois, qui laisse momentanément le secteur américain de l’IA déstabilisé par une crise dont il n’avait semble-t-il pas décelé l’ampleur et trouve une nation chinoise revigorée par sa percée technologique (…). Comme l’exprime l’un des experts interrogés par Le Monde du 30 janvier 2025 : « Nous pouvons maintenant espérer voir la Chine remporter la guerre de l’IA face aux Etats-Unis. » Depuis, il semble que les USA soient emprunts d’un sentiment d’urgence absolue…
Ainsi, les signaux faibles existeraient bien… Nous verrons dans une prochaine Chronique de notre « Petit traité des signaux faibles » (appliqués aux crises) quelques exemples célèbres plus ou moins récents qui nous permettront d’interroger l’idée même de signal faible... Wait and see !
Vous voulez en savoir plus ? Chaussons nos lunettes pour y voir un peu mieux… En effet, Le Monde du 27 janvier analysait cette irruption sur le marché de l’IA en interrogeant plusieurs experts. Par exemple, l’universitaire américain Gary Marcus concluait que « OpenAI pourrait un jour devenir le WeWork de l’IA », en référence au « spécialiste des bureaux partagés qui avait levé des milliards avant de s’effondrer, en novembre 2023 ». Le journal du soir expliquait que cet « essayiste fait partie des critiques qui, depuis des mois, prédisent la fin des « lois d’échelle », selon lesquelles la course au gigantisme dans l’IA mènerait à toujours plus de progrès ». Et d’ajouter, sous la plume de Christopher Dembik, de Pictet Asset Management : « DeepSeek interroge sur l’avancée technologique réelle des Américains dans l’IA », ainsi que sur leur capacité future à établir les prix sur le marché. C’est donc le modèle économique de l’IA, dominé jusqu’ici par les américains, qui pourrait être remis en cause…
De fait, certains oracles prédisaient déjà… Pour éviter de tomber dans le piège tendu par le biais rétrospectif [[7]] [[8]] [[9] , notre parti pris est le suivant : les crises ne peuvent plus se résumer qu’à des évènements déclencheurs, aussi tragiques soient-ils. Ainsi, les racines des situations de crise trouvent leur origine au sein même des organisations, en amont des évènements déclencheurs et reposent, entre autres, sur des processus de délitement de l’attention, sur des déviances comportementales individuelles et collectives, sur une accumulation de fausses certitudes et l’agrégation d’illusions de maîtrise, voire de puissance (exemple : notre taille nous protège), qui se développent dans le temps et dans l’espace [[1O]] . Il est vrai qu’après le succès foudroyant de ChatGPT d’Open AI en 2022, la Chine était restée, comme le rappelle Le Monde du 30 janvier 2025 [[11]] , « abasourdie devant la puissance américaine dans l’IA et la difficulté à outrepasser les entraves de Washington ». Face aux accents messianiques de son leader charismatique, « l’Amérique triomphante » se voyait arc boutée sur une croyance en une puissance nietzschéenne retrouvée et une pratique extrême du nationalisme économique : alliés à la volonté politique, les investissements massifs des BigTech aligneraient les planètes comme jamais !
C’est donc tout l’intérêt de cette 2nde école dite « processuelle », engagée depuis les années ’90 par des éclaireurs comme B. Turner ou D. Vaughan [[12]] qui décèlent des « phases d’incubation », des « déviances de fiabilité », des « décisions absurdes »[[13]]agissant comme des révélateurs de micro dysfonctionnements, jusqu’à l’atteinte d’un point critique, subi et violent qui voit s’effondrer, dans le cas présent, la suprématie supposée de l’Oncle SAM.
D’après le chercheur franco-canadien C. Roux Dufort de l’Université Laval [[14] : « La crise peut ainsi être définie comme un processus qui, sous l’effet d’un évènement déclencheur, met en éveil une série de dysfonctionnements préexistants ». En évoquant l’idée d’une « anti chambre de la crise », cette approche relativise le poids de l'événement exceptionnel, et lui reconnaît un arbre des causes dans un horizon temporel élargi , dont nous pouvons retracer l'évolution avant l'apparition de sa phase aiguë : comme nous l’avons proposé en 2013 [[15] , « alors que l’approche évènementielle considère la crise comme le point de départ d’une dynamique exceptionnelle et perturbante, l’approche processuelle la considère comme le point d’arrivée d’un processus d’accumulation de dysfonctionnements ».
Autrement dit, les crises constituent un aboutissement, résultant des surdités, aveuglements et ignorances des acteurs : trop sûre de son fait (avantages concurrentiels) et en ne tenant pas suffisamment compte des avertissements à « bas bruits » de certains Cassandre(s), annonciateurs de changements radicaux (voire « d’erreurs radicales de jugement »), l’oligarchie américaine [[16]] semble s’être enferrée dans une vision « fermée » de l’IA : une domination du secteur sans partage par les géants américains, aux accès exclusivement payants (rentabilité oblige), aux détails opaques et propriétaires privés. L’irruption de DeepSeek rééquilibre les visions de l’IA (modèles ouverts versus modèles propriétaires), les pouvoirs de l’IA (les US ne sont plus leaders) et ses impacts (sobriété énergétique versus économie énergétivore) à l’échelle mondiale. Le secteur US de l’IA se trouve aujourd’hui pris au piège d’une obsolescence soudaine de ses références qui met en faillite, du moins temporairement, la capacité́ de ses acteurs à appréhender, traiter et contrôler l’émergence du modèle d’affaire DeepSeek. Ultra carboné, son horizon se heurte soudainement, selon l’essayiste Alma Mhalla, à l’émergence d’un « contre modèle pur et parfait, avec des performances équivalentes et une attention particulière à la sobriété énergétique ». A ce sujet, la tribune d’une centaine d’ONG, dont Amnesty International et la Ligue des Droits de l’Homme (Le Monde, mardi 04 février 2025) en dit long sur l’acceptabilité sociale, le « licence to operate » alloué à l’IA telle que souhaitée par le Big Tech US…
De quoi parlons-nous en fait ? D’une surdité coupable face au scénario de l’accélération de la concurrence chinoise, jusqu’ici contenue mais trop sous estimée ? De l’ignorance d’un marché technologiquement hyper évolutif qui peut voir surgir, comme soudainement le dieu Pan [[17]] , un David contre Goliath ? D’une volonté de puissance « impérialiste » qui se heurte à la réalité d’une Start-Up chinoise motivée et soutenue par le régime de Pékin, inventive et très innovante, malgré les restrictions américaines sur les semi-conducteurs Nvidia ? D’un aveuglement stratégique, teintée de menaces franches de la part de J.D. Vance, vice président des USA, face au réveil des ardeurs européennes déclamées lors du sommet Action IA Paris à la mi février ? De la déviance, surtout, d’une vision capitaliste « pur player », ancrée dans un hubris sans limite, qui ignore les dégâts sociaux, écologiques, éducatifs, culturels, juridiques, politiques - et j’en passe - d’un certain modèle marchand de l’IA ? Peut-être un peu de tout cela à la fois, qui laisse momentanément le secteur américain de l’IA déstabilisé par une crise dont il n’avait semble-t-il pas décelé l’ampleur et trouve une nation chinoise revigorée par sa percée technologique (…). Comme l’exprime l’un des experts interrogés par Le Monde du 30 janvier 2025 : « Nous pouvons maintenant espérer voir la Chine remporter la guerre de l’IA face aux Etats-Unis. » Depuis, il semble que les USA soient emprunts d’un sentiment d’urgence absolue…
Ainsi, les signaux faibles existeraient bien… Nous verrons dans une prochaine Chronique de notre « Petit traité des signaux faibles » (appliqués aux crises) quelques exemples célèbres plus ou moins récents qui nous permettront d’interroger l’idée même de signal faible... Wait and see !
[[7]] Trois formes de biais rétrospectif sont documentées à ce jour : la distorsion de la mémoire, la surestimation de la prévisibilité d’un événement, et l’impression que le résultat de l’événement devait nécessairement se produire – Source : Valcourt, F. (2021). Biais rétrospectif. Dans C. Gratton, E. Gagnon-St-Pierre, & E. Muszynski (Eds). Raccourcis : Guide pratique des biais cognitifs Vol. 4
[[8]] Hawkins, Scott A., & Reid Hastie (1990). Hindsight: Biased judgments of past events after the outcomes are known. Psychological Bulletin, 107(3): 311-327
[[9]] Blank, Hartmut, Steffen Nestler, Gernot von Collani, & Volkhard Fischer (2008). How many hindsight biases are there? Cognition, 106(3): 1408-1440
1O Mitroff I., Pauchant TC., Shrivastava P.. Technological Forecasting and Social Change 33 (2), 83-107, 1988
[[12]] Vaughan D., 1996, The Challenger Launch Decision : Risky Technology, Culture and Deviance at NASA, Chicago, University of Chicago Press.
ou encore Turner B., 1997, Man-Made Disaster, Oxford, Butterworth-heinemann.
[[13]]Les décisions absurdes (Tome 1). Sociologie des erreurs radicales et persistantes. Par Christian Morel · Folio Essais 2014. Gallimard
[[14]]Roux-Dufort C., 2006, « La gestion de crise est-elle une gestion d’exception ? Essai de théorisation de la crise en sciences de gestion », Rapport d’habilitation à diriger des recherches, IAe de Lille – Toute sa bibliographie sur : https://www.fsa.ulaval.ca/personnel-expert/christophe-roux-dufort/
[[15]Portal T., Roux-Dufort C., Prévenir les crises, ces Cassandre(s) qu’il faut savoir écouter, 2013, Armand Colin – Elu « Meilleur essai » par la FNEGE en 2015
[[16]] Mhalla A., déjà cité – Voir aussi Le Monde du 31 janvier 2025, son article : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/31/en-matiere-d-ia-deepseek-est-une-grande-claque-pour-l-europe_6525248_3232.html
[[17] Portal T., dir., Crises et facteur humain, 2009, de Boeck Universités, col. Professional
Ecole « Evènementielle » / Auteurs (recherche) de référence : Wierner et H. Kahn, 1962 ; Perrow, 1984 ; Fink, 1986 ; Lagadec, 1991 ; Roberts, 1990 ; Pauchant et Mitroff, 1992 ; Libaert, 2010 ; Ulmer, Sellnow, & Seeger, 2015…
Ecole « Processuelle » / Auteurs (recherche) de référence : P. Lagadec, 1991 ; T. Pauchant et C. Roux-Dufort, 1993 ; I. Mitroff, 1994 ; A. Gonzalez-Herrero et C. Pratt, 1996 ; D. Vaughan, 1996 ; B. Turner, 1997 ; C. Roux-Dufort, 1993-2022 ; B. Robert, 2007-2009 ; T. Portal et C. Roux-Dufort, 2013 …
Ecole « Evènementielle » / Auteurs (recherche) de référence : Wierner et H. Kahn, 1962 ; Perrow, 1984 ; Fink, 1986 ; Lagadec, 1991 ; Roberts, 1990 ; Pauchant et Mitroff, 1992 ; Libaert, 2010 ; Ulmer, Sellnow, & Seeger, 2015…
Ecole « Processuelle » / Auteurs (recherche) de référence : P. Lagadec, 1991 ; T. Pauchant et C. Roux-Dufort, 1993 ; I. Mitroff, 1994 ; A. Gonzalez-Herrero et C. Pratt, 1996 ; D. Vaughan, 1996 ; B. Turner, 1997 ; C. Roux-Dufort, 1993-2022 ; B. Robert, 2007-2009 ; T. Portal et C. Roux-Dufort, 2013 …
A propos de Thierry Portal
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Lecturer, auteur primé FNEGE, direction pédagogique (Management des crises), chargé d’enseignement, Consultant senior Crisis Management, trainer et co-scénariste. Je suis passionné par le sujet des crises / risques depuis plus de trente ans : « indépendant, je forme, écris et conseille ».
Entre 2022 et 2024, j'ai co dirigé la pédagogie du MBA Management et communication de crise chez De Vinci Exedec (Prix Innovation 2022 et le Prix du Lancement Eduniversal 2023). Avant cela, j'intervenais déjà dans de nombreux établissements d'enseignement supérieur (Master 2) dont : Paris Saclay (Sciences Po et droit), Panthéon Sorbonne (Ecole de Management / Gestion globale Risques et Crises), Ileri (Institut Libre des Relations Internationales et des Sciences Politiques), Université Technologique de Troyes (UTT) et diverses autres écoles et universités spécialisées en Cybersécurité, Ressources Humaines, Environnement, Communication, Commerce...
De 2001 à 2024 : près d'agences et cabinets conseils en communication sensible/crise, plus de vingt (20) années passées à décrypter les jeux d’acteurs dans l’écologie des organisations (exemple : intelligence économique - due diligence des parties prenantes), débroussailler les sujets complexes (ex : tendances puis scénarios à risques) et déminer les terrains délicats (ex : anticipation et signaux faibles annonciateurs de crise).
Auparavant, j’étais membre de plusieurs cabinets d'élus locaux avec comme mission essentielle la coordination municipale et la communication locale, en lien étroit avec le politique, les services et les administrés.
Ancien chargé de mission près du Ministère de l’écologie pour mettre en place les premières expérimentations d’information préventive sur les risques majeurs (ex : dicrim).